Caroline Fourest : la culture de l’annulation, son combat pour la laïcité, un avenir au cinéma

Interview – Cette semaine, la rédaction de Caractères reçoit Caroline Fourest. Journaliste militante, essayiste, ancienne collaboratrice du journal Charlie Hebdo ou encore réalisatrice.

C’est à l’âge de 22 ans qu’elle s’engage pour la défense des droits des femmes et des homosexuels. On la verra d’ailleurs manifester aux côtés des Femen quelques années plus tard. En 2004, Caroline Fourest sort une enquête sur l’islamologue et petit-fils du fondateur des Frères musulmans: Tariq Ramadan. Passionnée par le 7ème art, elle se lance dans la réalisation en 2019 avec un film remarqué: Sœurs d’armes.

Avec elle on parlera de la culture de l’annulation, de liberté d’expression et de l’avenir de la France à un an de l’élection présidentielle !

Retrouvez notre vidéo à la fin de l’article.

Ci-dessous les meilleurs moments de l’entretien.

En 2020 vous sortez un ouvrage: Génération offensée. Vous y dénoncez une police de la culture, l’émergence d’une jeunesse réveillée, plus sensible aux causes, à l’injustice sociale, directement inspirée du mouvement américain “Woke”. En quoi cette prise de conscience a été utilisée à mauvais escient?

2:40 “Attention à ne pas s’enfermer dans une façon de lutter qui a plus tendance à exclure et à diviser qu’à inclure et qu’à permettre la convergence des luttes”

7:21 On est tous rattrapés par cette vision très essentialisée des identités où on ne parle plus que de soi! D’ailleurs on est rattrapés par le narcissisme, c’est un phénomène très contemporain… On ne parle plus que de soi au lieu de parler aux autres de ce qu’on voudrait faire ensemble.

11:25 Je pense qu’on a pas mesuré l’impact sur nos vies et nos cerveau de vivre dans une nouvelle dimension qu’est le numérique. On a ajouté une quatrième dimension à nos vies! 

à propos de l’Affaire Mila vous déclarez, “Certains pensent qu’insulter un Dieu c’est aller trop loin. Non!”. Quel regard vous portez à cette forme de harcèlement?

15:00 “Si j’étais collégienne, et que j’avais commencé à donner mon point de vue et m’étais pris à l’âge de 12-13 ans ce que j’ai pris plus tard, je ne sais pas si j’aurais continué à donner mon avis. Il a fallu que je forme ma cuirasse, que je sois sûre de mon honnêteté, de moi vis à vis de moi.

16:54 Je pense que Mila fait preuve d’un cran! Parce qu’elle est punk. Elle est punk Mila! Parce que si vous n’êtes pas punk et prêt à dire “Je vous emmerde tous” et je suis prêt à vivre sans vous tous s’il le faut, et sous les menaces, il faut y aller. C’est-à-dire qu’elle, sa liberté, elle ne sait pas la contrôler, mais c’est sa chance et c’est sa force.

Le 5 mai 2021, on célèbrera le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte. D’ailleurs je dis on célèbrera, mais depuis que la cancel culture, la culture de l’annulation, a débarqué en France, ça pourrait remettre en cause beaucoup de célébrations historiques, y compris celle-ci. Vous comprenez cette volonté de réécrire (en quelque sorte) l’histoire?

20:14 On ne peut pas juger ceux qui sont venus avant nous comme s’ils vivaient parmi nous aujourd’hui. C’est injuste, c’est facile, c’est abêtissant en réalité. On ne va pas jeter toute la littérature parce que par moment il y a des tournures sexistes! La littérature elle n’est pas hors sol, elle fait partie d’une époque! Elle est écrite par des hommes et des femmes de leur temps. 

23:14 C’est pas la même chose de dire: Oui, Napoléon Bonaparte n’a pas fait que des choses formidables. Il a résisté aux Anglais, il nous a donné des institutions solides. Il a peut-être permis de sauver l’héritage de la Révolution à sa façon, ET il a rétabli l’esclavage. On peut ajouter un ET, sans effacer tout le reste.

26:38 Mais en quoi se dire “Les étudiants blancs vous n’avez pas le droit d’aller à l’université aujourd’hui, ou mettez vous à genoux parce qu’un noir a été tué par un policier, en quoi ça fait progresser l’anti-racisme? Qui on va convaincre avec ça? Qui est convaincu par ça? Vous excluez de la lutte ceux qui doivent changer!

Le 20 avril dernier vous vous exprimez lors du lancement des Etats Généraux de la laïcité. Je vais me faire l’avocat du diable, mais on est sur un coup de com de la part du Gouvernement, ou une prise de conscience et un passage à l’action? C’est utopique de penser une France laïque?

30:58 Le mot islamophobie confond la critique de la religion (parfois même la critique de l’islamisme), et une forme de haine envers les musulmans. Cette confusion là, en un seul mot, a fait déraper la gauche, a tué des gens. Je le maintiens. Je le dirais tant que les gens accepteront la complexité de ce que je suis en train de dire.

32:05 “Avoir peur de l’Islam on a le droit. On a le droit d’avoir peur d’une religion. Surtout quand elle est invoquée par des gens qui tuent. On a évidemment le droit. Critiquer l’Islam on a le droit, critiquer l’islamisme on a le droit. Démoniser les Musulmans parce qu’ils sont musulmans, c’est de l’ordre de l’homophobie, c’est de l’ordre du racisme, et ça c’est inacceptable, et d’ailleurs c’est pénalisé.”

37:40 Quand vous allez sur la scène d’un collège où les policiers vous disent… C’est arrivé notamment à Marlène Schiappa, puisqu’elle était chargée de la cellule de crise quand c’est arrivé. Quand on dit à une Ministre “N’allez pas à gauche parce qu’il y a la tête, et à droite y’a le corps donc faites attention” Il faut comprendre que ça marque les hommes politiques et les femmes politiques. Il faut comprendre qu’ils sont sincères sur ce coup-là.

Le fondamentalisme, les extrémistes, c’est un combat que vous menez depuis toujours. En 1994 vous vous spécialisez sur l’extrême droite catholique, aujourd’hui, vous dites que les Millenials (la génération 84-97, les 24-36 ans) sont largement acquis à une gauche identitaire. Quand vous critiquez la droite, on vous traite de gauchiste, et quand vous critiquez la gauche, on vous accuse de jouer le jeu de l’extrême droite. Vous vivez comment ce genre d’accusations?

48:18 Je déteste la période qui commence là maintenant. Je déteste les périodes électorales de manière générale en fait parce que lorsqu’on est sur le débat d’idées, on sait que c’est la période de toutes les mesquineries, de tous les procès d’intention. Plus rien ne compte. Vous, vous venez sincèrement parler d’évolution au long cours dans ce pays ou internationalement, et vous avez des gens qui vous répondent qu’ils ne pensent qu’à gagner une élection!

50:53 “Quand des généraux ont des petites tendances factieuses, quand Valeurs Actuelles se permet d’éditer des choses un peu surprenantes et quand Marine Le Pen est en position de gagner des voix, vous pouvez crier au loup, plus personne n’y croira. Et c’est bien ce qui va se passer à cette élection présidentielle! Sauf si, la raison revient. Mais je le redoute clairement.”

Camélia Jordana, qui a joué dans votre film Soeurs d’armes en 2019 fait partie de cette génération offensée? (sorties médiatiques: “Si j’étais un homme je demanderai pardon” / “Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic, et j’en fais partie”.)

58:30 Camélia a fait des déclarations qui font très génération offensée! Après, c’est aussi ce que j’aime dans le cinéma, on n’est pas là pour avoir des débats politiques ou intellectuels. Quand on fabrique un film, c’est nos parts émotionnelles qui sont en communion.

En février 2020 Caroline Fourest sort un ouvrage : Génération offensée. Elle y dénonce une police de la culture, l’émergence d’une jeunesse réveillée, plus sensible aux causes, à l’injustice sociale, directement inspirée du mouvement américain “Woke”:

“Je dis attention à ne pas s’enfermer dans une façon de lutter qui a plus tendance à exclure et à diviser qu’à inclure et qu’à permettre la convergence des luttes, c’est lorsque cette lutte anti raciste ou cette lutte féministe dite éveillée finit par rejoindre le même vocabulaire identitaire que l’exrême droite idéntitaire que je combats aussi, les mêmes catégories de pensée! C’est-à-dire renvoyer tout le monde à son identité, l’y enfermer, décider de qui peut parler ou non en fonction de l’identité et non plus en fonction des idées énoncées! Et puis surtout au lieu de se battre pour plus de liberté ou d’égalité, aujourd’hui c’est un combat qui prend la forme de la censure!”

Caroline Fourest, 28 avril 2021 – Caractères Média

UNE VIE DE COMBATS

Caroline Fourest est ce qu’on pourrait appeler une femme de combats. Le fondamentalisme, les extrémistes, elle les affronte depuis toujours. En 1994 elle se spécialise sur l’extrême droite catholique. Lorsqu’elle critique la droite, on la traite de gauchiste, et quand c’est au tour de la gauche, qu’elle accuse de crier “au loup” à l’approche de l’éléction présidentielle 2022, on l’accuse de jouer le jeu de l’extrême droite.

“J’ai appris à résister à ça! J’ai appris à vivre avec ça et j’ai appris à écrire pour ne pas me faire des amis mais sincèrement ça demande un peu de cuir, une bonne cuirasse! Ça ne s’improvise pas. Et donc je me dis, si j’étais collégienne, et que j’avais commencé à donner mon point de vue et m’étais pris à 12 ans ou à 13 ans ce que j’ai pris plus tard. Je ne sais pas si j’aurais continué à donner mon avis. Il a fallu que je forme ma cuirasse, que je sois sûre de mon honnêteté, de moi vis à vis de moi. Je sais que j’essaie d’être le plus utile aux autres. Et tant pis si je dois me prendre la fachosphère qui s’énerve, les islamistes qui me menacent, les Russes, les pro-Turques, tout le monde, c’est pas grave.”

Caroline fourest, 28 avril 2021 – Caractères média

Récemment, c’est lors du lancement des états généraux de la laïcité que Caroline Fourest s’est faite remarquer. Elle y abordait l’histoire de la France, de la séparation des églises et de l’état, rappelant que le concept d’islamophobie a été utilisé dangereusement ces dernières années.

“L’islamophobie confond la critique de la religion, même parfois la critique de l’islamisme, et une forme de haine envers les musulmans. Cette confusion là en un seul mot a fait déraper la gauche, à tuer des gens. Je le maintiens. Je le dirais tant que les gens accepteront la complexité de ce que je suis en train de dire. Parce qu’une fois que vous dîtes ça, vous avez sur les réseaux sociaux des gens qui disent: “elle banalise la haine envers les Musulmans!” Mais comment on peut se parler si les mots ne sont pas écoutés en fait?”

Caroline Fourest, 28 avril 2021 ) Caractères média

Le reste de l’interview est à retrouver sur la chaîne Youtube de Caractères!

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